Back dans les bacs

Dans ces périodes troublées où il est davantage de bon ton de prôner la rupture ou autre « exit », il est heureux de pouvoir parler de retrouvailles. C’est d’autant mieux quand il s’agit de bandes de rockeurs parlant à bâtons rompus de souvenirs du lycée ou de collection de vinyles.

Affiche de Back From Canigo. Dessin de Thierry Guitard.


C’est autour du Canigou que les retrouvailles sont actées avec une bande son d’un tout autre style que celui des traditionnelles « muntanyes regalades »: l’enjeu étant de célébrer la mythique union d’un peuple amateur de « garage ». Le mot est lancé, c’est bien de garage roussillonnais dont il est question aujourd’hui. Citons une référence pour nous aider à définir ce « son » garage, en la personne d’Eric Davidson, membre des New Bomb Turks : il s’agit de puiser dans le « rock’n’roll oublié des 50’s et des 60’s et de punk oublié de la fin des 70’s. »https://musictsb.art.blog/2020/01/20/interview-eric-davidson-new-bomb-turks-livids/
Bien sûr, pour la blague et parce que l’histoire du rock se nourrit de guéguerres entre groupes, l’affiche de Back From The Canigó signée Thierry Guitard, donne à voir une montée chahutée de notre Everest local avec couteaux et autres objets contondants dans le dos, symbole d’une lutte pied à pied de territoire. Le concert événement du 07 février au Mediator reprend le propos du fanzine de la compilation du même nom en jouant sur l’opposition entre deux écoles, deux visions du rock : les punks contre les mods. En l’occurrence, le garage à la sauce catalane en version plus sauvage avec les Feedbacks versus les plus psychés Lykids.

The Feedback, 1997. Photo Gilles Saccardi.
The Lykids, 1994, DR


En dehors de la ligne de front que d’aucuns situent à Salses, ces noms ne vous disent peut-être rien : si je précise que ces deux formations, issues des nineties, ont vu passer dans leurs rangs des membres des futurs HusPuppies, cela sonne tout de suite mieux. D’autant qu’il y a fort longtemps qu’on ne les avait vus jouer dans le coin.


Car c’est bien un voyage dans le temps que nous proposent Grégory Tuban et son acolyte Eric Jorda, revenir à la source et faire un travail d’enquête et de collecte autour des groupes qui ont lancé la scène garage locale dans les années 90, en prenant comme parti pris la polarisation entre deux groupes qui vont constituer la matrice d’une scène, Les Gardiens du Canigou et les Ugly Things. Les bornes musicales sont claires : un style plus sauvage, brut , flirtant avec le punk d’un côté et une borne plus mélodique, plus sophistiquée de l’autre.

Les Gardiens du Canigou, concert à l’Athanor, mai 1991. Photo Olivia Lepolard


De même, les bornes chronologiques sont elles aussi clairement définies : il s’agit d’une période bien lointaine, celle où internet et son génie de diffusion n’existait pas. En effet, cette scène n’est pas le fruit du hasard si l’on suit l’histoire de ces groupes telle qu’elle est présentée dans le Fanzine , dont le titre est un clin d’oeil aux compiles Back From The Grave.

« Ce qu’on a voulu faire, c’est graver les titres pour pouvoir les conserver. »

Grégory Tuban

Une sorte d’INA local avec travail de masterisation plus ou moins évident en fonction des supports de plus ou moins bonne qualité.


L’insularité catalane et sa quasi absence de flux ont fondé une culture commune, celle d’ un « do it yourself » forcément nécessaire en l’absence de radio, de salles de concerts dignes de ce nom et de boîtes de production. Lionel Limiñana fera d’ailleurs beaucoup pour améliorer la situation en montant le label LGDC Production.

La Semaine du Roussillon, 1996, DR.


Dans ce contexte de quasi disette, il fallait faire par soi-même la musique qui faisait défaut, ainsi on s’intéresse à ces pans oubliés de l’histoire du rock que l’on fait sonner à longueur de répètes.
C’est de cette particularité locale, qu’une poignée d’irréductibles comptant une cinquantaine de musiciens tout au plus (dont seulement trois filles), passant d’un groupe à l’autre et multipliant l’énergie nécessaire pour organiser des concerts et faire de Perpignan une véritable capitale du Rock, avec un style garage aux frontières assez ouvertes, moins cloisonné qu’ailleurs. On découvre dans les pages du fanzine que le premier concert des Kargol’s se fera à l’occasion d’une Battle of The Band à « La Base », salle perpignanaise, autour de ces deux groupes qui se sont longtemps « tirés la bourre » et qui perdureront de side-projects en tournées internationales et qui inspireront des groupes locaux à la pelle, comme le montre la compilation BFTC.

Affiche Perpignan is Burning. Concert au Yellow, Toulouse, mars 1997, DR.


Un véritable « moment » de l’histoire du rock avec le côté village en sus…parce que Perpignan, c’est surtout Cabestany contre Canohès, Lurçat contre Arago, les cousins et les petits frères qui se retrouvent dans les mêmes bars du centre (Le Palmarium, le Malassis, la Source) et qui écoutent les mêmes disques en boucle.
Avec pour challenge, celui de faire de la musique envers et contre tout, de se faire connaître à l’échelle d’un territoire et gagner pied à pied la crédibilité nécessaire pour poursuivre son rêve.

« Il fallait se bouger. Avec tout de même un engagement bénéfique parce que l’adversité a fait naître bon nombre de solutions. »

Grégory Tuban


Avec contre toute attente, la reconnaissance au bout du compte.


Aujourd’hui le Made in Catalunya Nord perdure avec des labels locaux et des studios d’enregistrements, car la magie d’internet donne « la possibilité de rester ici et de rayonner ailleurs ». Mais ça, c’est une autre histoire, celle sans doute d’un volume 2 de Back From The Canigó.
Pour ma part, le garage je l’aime en version sauvage : c’est une fraternité retrouvée au bord des scènes. A l’exemple d’un soir d’hiver, dans un Mediator quasi désert, avec aux manettes les mythiques New Bomb Turks venus réchauffer l’ambiance. Moment d’anthologie où le public coincé entre les barrières de sécurité et la scène se voit invité, peuple élu, à monter sur scène dans un moment magique, connu par une poignée d’ « illuminés ».

Ou encore, en version plus locale, lorsque les Beach Bitches se retrouvent une dernière fois au Crockmore et que tu te prends la guitare de Nicolas Delseny dans un endroit aussi improbable que le cou, parce que tu es définitivement trop près de la scène.

Beach Bitches, concert au Crockmore, 1997, DR.


Finalement, c’est sans doute ça le rock garage une histoire de proximité.

.https://www.francebleu.fr/emissions/visca-la-musica/roussillon/visca-la-musica-raph-disque-local-6

https://www.francebleu.fr/emissions/visca-la-musica/roussillon/al-chemist-fred-karato-dj-raph-dumas

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